Dimanche 12 avril dernier (dimanche de la Miséricorde divine), le frère Jean Baptiste Foch nous a quittés à l’âge de 98 ans.
Frère Jean Baptiste de Sainte-Anne a fait sa première profession religieuse en 1951 dans notre Ordre où il aura vécu 55 années de recherche de Dieu, de service fraternel et de témoignage apostolique. Il a vécu dans les couvents de Bordigné (Sarthe), Lille, Avon puis Paris. Pendant de nombreuses années, il a assumé la charge de prieur de communauté à Avon et Lille. Sa santé s’est dégradée depuis quelques années mais il exprimait toujours cette soif du Dieu vivant et le désir de vivre « avec Dieu ». Nous le confions à votre prière et à la miséricorde divine. Ses obsèques ayant eu lieu au milieu de notre chapitre provincial, nous avons été nombreux à pouvoir y participer et nous lui confions déjà la suite de ce moment important.
Homélie des obsèques
Frères et Sœurs, je voudrais évoquer Elie et Marie pour honorer la mémoire de notre frère Jean-Baptiste. Lors de ma dernière rencontre avec lui à l’EHPAD Africa, dans le naufrage mnésique qui a marqué sa fin de vie, demeurait une certitude au terme de soixante-quinze ans de profession religieuse, sa gratitude d’être carme. Cela a été le grand-œuvre de son existence moyennant une fidélité de granit tant à la vie de prière qu’à la disponibilité dans le service.
Comme Elie, il a pu vivre à l’occasion son zèle pour Dieu sur le mode ouragan, tremblement ou feu. Il n’a certes pas égorgé les quatre cent cinquante prophètes de Baal, mais il savait faire le ménage. Cependant, c’est bien la quête de la brise légère qui a été l’axe de sa vie : il avait soif de l’essentiel. Adepte de l’art minimaliste, il savait faire du beau avec trois fois rien. Au regard de la Bible, il aurait pu dire, à l’instar de Thérèse de l’Enfant Jésus, la grande compagne de sa vie carmélitaine, que l’Evangile lui suffisait. D’ailleurs, dans les écrits de Thérèse, il ne retenait que « l’histoire d’une âme » lue et relue. Plus tard, son attrait pour Jean de la Croix se concentra sur « le Cantique spirituel ». Sa dévotion mariale s’en tenait à la femme gardant la Parole en son Cœur et se tenant debout dans la foi au pied de la Croix. C’est ce qui m’a fait choisir l’évangile de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel en y intégrant la mort de Jésus, car l’essentiel, c’est bien sûr Jésus pour qui Thérèse avait un amour passionné qui touchait profondément notre frère. Conformément à la Parole testamentaire du Seigneur au Disciple bien-aimé, « Voici ta Mère. » (Jn 19,26), les frères du Carmel ont choisi de prendre Marie chez eux afin « de parvenir à la montagne véritable qui est le Christ »[1].
Après cette parole de Jésus, l’évangéliste poursuit : « sachant que tout désormais était achevé ». (Jn 19,28) Il souligne ainsi le fait que l’œuvre du salut est pleinement réalisée lorsque le Crucifié a donné Marie comme Mère à son disciple. C’est alors que Jésus exprime sa soif afin que l’Ecriture soit parfaitement accomplie. Cette ultime demande fut anticipée par celle qu’il fit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire. » (Jn 4,7) Or, face à l’étonnement de la femme au regard d’une telle sollicitation de la part d’un juif, Jésus répond : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » (Jn 4,10) La perspective est ainsi complètement inversée : celui qui demande à boire est en réalité celui qui seul peut donner l’eau qui désaltère pour la vie éternelle.
Le cri de Jésus sur la Croix, « J’ai soif » (Jn 19,28) s’inscrit dans cette dynamique de renversement des rôles. A celui qui demande à boire, l’humanité n’a que du vinaigre à proposer. Elle est incapable d’étancher la soif infinie qu’a Jésus de se donner afin que le croyant puisse boire de cette « eau qui … deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » (Jn 4,14) Thérèse Martin a compris sa vocation au Carmel comme un appel à accueillir cette soif paradoxale : « Le cri de Jésus sur la Croix retentissait continuellement dans mon cœur : « J’ai soif ! » Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes... » (Ms. f°45v°)
Quant à l’Evangéliste, il ajoute une précision étonnante. Le cri de Jésus ne fut pas à proprement parlé motivé par la soif physiologique, ni même spirituelle dont il souffrait, mais « afin que l’Ecriture fut parfaitement accomplie. » (Jn 19,28) Ainsi, pour accomplir les Ecritures du Premier Testament, il fallait que le Crucifié crie « J’ai soif » ! Notre frère Jean-Baptiste avait bien raison de demander à un docteur en théologie de lui résumer en trois mots sa thèse puisque Jésus l’a fait pour toutes les Ecritures : « J’ai soif ! ». Son cri révèle tout à la fois le sens profond et le principe d’unité de la Parole de Dieu adressée aux hommes depuis le livre de la Genèse jusqu’au dernier des prophètes et des sages. Ce cri fait résonner la Passion inextinguible du Dieu de l’Alliance pour son peuple depuis les origines. En criant sa soif, Jésus nous invite à relire l’histoire du salut comme une révélation du désir d’Alliance que Dieu n’a cessé de manifester aux hommes malgré leur incapacité à y correspondre.
Tout était donc déjà achevé du côté de l’œuvre du salut avec la mission de maternité spirituelle confiée à Marie et pourtant il fallait encore que soit achevée la Révélation de la soif divine manifestée tout au long de la première Alliance avec patience, miséricorde et divin entêtement : « Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. » (Jn 19,30) Après ce double accomplissement, Jésus s’abandonne entre les mains du Père en inclinant volontairement la tête et en lui remettant non moins volontairement son Esprit.
Alors tout peut commencer et de la mort la Vie jaillir, et de la violence, l’effusion infinie de l’Amour : « Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19,34) L’évangéliste prend ensuite la parole pour témoigner que cela fut réel, visible et véridique (cf. Jn 19,35). Il nous invite à répondre à la soif du Crucifié en buvant par la foi à cette Source divine. Il n’y avait pourtant rien qu’un peu de sang et d’eau à voir ! Notre frère Jean-Baptiste s’émerveillait en ce sens devant la radicale simplicité des sacrements : du pain et du vin pour l’Eucharistie ; de l’eau pour le Baptême. Sa conception de la liturgie était centrée sur cette mise en lumière du plus ordinaire par quoi Dieu se donne à nous. Cela l’amenait à des simplifications du rituel qui n’étaient pas du goût de tout le monde, mais qui révélait sa soif de boire à la source même et de communier au plus près au dernier repas de Jésus. C’est à présent pour lui que nous offrons ce peu de pain et ce peu de vin afin qu’ils deviennent sa béatitude éternelle.
[1] Cf. oraison de la solennité de Notre Dame du Mont Carmel
Frère Olivier-Marie Rousseau
