Inauguration du Couvent Saint-Joseph 27 septembre 2026

Un week-end de grâce pour les Carmes de Paris

Après un samedi marqué par la visite du pape Léon XIV à l’église Saint-Joseph des Carmes, au cours de laquelle les frères ont eu la joie de rencontrer le Saint-Père et de lui remettre une édition originale d’un ouvrage du frère Laurent de la Résurrection, les Carmes du Couvent de Paris ont vécu, dimanche 27 septembre, un autre temps fort : l’inauguration de leur nouveau couvent.

Cette célébration s’est déroulée en présence de membres de l’OCDS (Ordre séculier du Carmel), de religieuses de différentes congrégations, ainsi que du Préposé général de l’Ordre, le frère Miguel Márquez Calle, et des Définiteurs, les frères Christophe-Marie Baudouin et Jean-Baptiste Pagabeleguem.

Une belle occasion de rendre grâce pour ce nouveau lieu appelé à devenir un espace de prière, de fraternité et d’accueil au cœur de Paris.

Nous vous partageons l’homélie du Provincial, le frère Antoine-Marie Leduc, ainsi que l’enseignement donné par le frère Miguel à cette occasion.

Homélie du frère Antoine-Marie

Textes liturgiques (année A) : Ez 18, 25-28 ; Ps 24, 6a ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32

Le passage de l’épître aux Philippiens que nous venons d’entendre est certainement, d’un point de vue théologique, l’un des textes fondamentaux du Nouveau Testament. Depuis près de vingt siècles, les chrétiens pour comprendre la personne de Jésus ont médité cet hymne et l’ont chanté dans leurs liturgies. Ce texte constitue l’un des textes les plus saisissants sur le mystère de la personne de Jésus. En quelques mots, tout y est dit sur l’événement le plus extraordinaire de l’histoire de l’humanité : la venue de Dieu sur terre sous les traits d’un homme ordinaire, Jésus de Nazareth.
Ce qui est surprenant, c’est que Paul relie le mystère de l’Incarnation à la difficulté de la communauté chrétienne à vivre dans l’unité et la fraternité. Il commence sa méditation sur le mystère de Jésus par une invitation : « alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité et ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. ». Si Paul insiste tant, c’est que ce qu’il demande revêt une importance capitale : l’unité de la communauté chrétienne. Et le seul remède qu’il propose contre les divisions est cette profonde humilité par laquelle chacun s’efface devant son frère.
A contrario, ce qui détruit le plus la communauté chrétienne, c’est notre volonté de puissance par lequel nous tentons d’imposer nos idées, notre manière d’agir et de penser. Ce qui empêche de construire une véritable fraternité, ce ne sont pas nos imperfections, nos faiblesses ni nos fautes, mais notre désir d’imposer aux autres notre idéal de perfection. Car le fondement de notre communauté chrétienne n’est pas la simple somme de nos bonnes volontés, mais la grâce de Dieu notre Père, offerte en Jésus-Christ. La chance du pécheur — dans les limites de ce qui est pénalement répréhensible —, c’est de pouvoir vivre du pardon. Car la sainteté n’est pas la perfection morale ou religieuse, mais la perfection de la charité qui se vit dans le pardon mutuel. Si nous étions parfaits moralement, nous vivrions de notre propre justice. Or cette illusion de la perfection est destructrice pour nos relations humaines, car elle est irréalisable. Elle nous détourne aussi de l’attitude fondamentale du chrétien, disciple de Jésus, comme nous le rappelle saint Paul : « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » qui s’est anéanti et a pris la condition de serviteur.
Notre expérience des relations humaines, familiale ou religieuse, nous apprend que nous ne pouvons vivre ensemble sans le pardon mutuel. C’est une véritable grâce que de vivre dans cette imperfection qui nous oblige à apprendre à pardonner pour poursuivre ensemble notre chemin. L’unité de nos familles et de nos communautés ne se réalise pas d’abord dans la réussite humaine de nos projets ou de nos idéaux, mais dans le pardon donné et reçu. Ce chemin du pardon est celui qui nous fait le plus profondément participer au mystère de la personne de Jésus : « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave (…) ». Dans le pardon que j’accorde, je ne m’accroche pas à mon droit d’être respecté dans une dignité que mon frère, mon conjoint ou mon ami a blessée. Si notre Père des cieux nous invite à cet abaissement qu’est le pardon, c’est parce que lui-même l’a vécu en son Fils. L’humilité, qui est nécessaire pour vivre et faire grandir nos relations humaines, s’enracine dans l’humilité de Dieu, qui nous accorde de vivre avec lui. Pour réussir notre vie familiale et communautaire, il n’est pas d’autre voie que d’avoir entre nous les mêmes dispositions que celles du Christ Jésus. En prenant la condition de serviteur, le Seigneur nous a montré que celui qui se met à genoux n’est pas celui qui demande pardon, mais celui qui pardonne. Pour accomplir entre nous la perfection de l’amour, il n’est pas d’autre chemin que celui de Jésus : l’humilité qui rend le pardon possible. Pardonner, c’est savoir rejoindre celui qui nous a blessés afin de le relever de sa faute, comme le Christ Jésus est venu nous chercher.
Ainsi, l’imperfection humaine devient le chemin de la perfection de l’amour par le don gratuit du pardon, tandis que la prétendue perfection humaine devient le lieu d’une rigueur injuste ou du mensonge qui cache l’imperfection qui nous fait honte. La fraternité chrétienne et, plus largement tout amour, n’est pas d’abord un idéal humain à réaliser coûte que coûte, mais une réalité donnée par Dieu. Briser nos rêves idéalisés pour accéder à l’amour authentique est une grâce sur notre chemin de sainteté. Nos rêves de perfection humaine font souvent de nous des êtres durs et prétentieux, car nous exigeons l’impossible des autres, de Dieu et de nous-mêmes. Au nom d’un idéal irréalisable, nous imposons à nos frères et à nos amis des conditions trop sévères et nous nous érigeons en juges de nos frères.
Il en va tout autrement lorsque nous comprenons que Dieu a posé l’unique fondement de l’amour authentique : Jésus, qui nous révèle le chemin de notre accomplissement. J’aime vraiment lorsque j’accepte de suivre, comme Jésus, un chemin d’abaissement pour rejoindre l’autre dans sa pauvreté, là où il a besoin de mon pardon pour continuer à vivre. Nous construisons une véritable communauté d’amour lorsque nous acceptons de vivre avec une sœur ou un frère faillible, imparfait, pécheur comme nous. Ensemble, nous partageons non pas d’abord un idéal de perfection, mais le pardon reçu et donné, sur lequel la croissance vers le bon, le juste et le beau, bref dans la sainteté, devient possible. Nous demeurons ensemble non parce que nous réussissons notre projet de vie, mais parce que nous dépendons tous de la grâce du pardon. Nous nous reconnaissons frères et sœurs non parce que nous nous sommes choisis, mais parce que nous vivons tous de la grâce de Dieu et de son amour miséricordieux : nous sommes tous des pécheurs pardonnés, qui peuvent alors construire une communauté meilleure.
Le moment où survient une grande déception dans notre vie de couple ou de communauté peut devenir un moment véritablement salutaire. Cette épreuve nous fait comprendre que, pour vivre ensemble, nous ne pouvons compter uniquement sur nos propres paroles ni sur nos propres actions, mais sur la Parole et l’action du Christ dans nos cœurs, qui nous unit les uns aux autres. Jésus s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, (…) C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Ainsi, dans nos anéantissements, nous pouvons recevoir de la grâce divine notre transformation par l’accueil de l’amour miséricordieux.

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